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Fantasmes d’impuissance

juillet 6, 2012

Je vais faire comme tous les gens qui ont un blog cette semaine et écrire du mal de The Newsroom, la nouvelle série d’Aaron Sorkin.

Il faut dire que Sorkin l’a un peu cherché en insultant internet, le sexe féminin et les génération X et Y dans une seule interview. C’est plutôt ironique (ou au moins Alanic) parce que sa série parle d’un journaliste TV américain qui se retrouve dans la merde après s’être emporté publiquement contre une jeune étudiante qui lui posait une simple question. Aaron Sorkin n’aime pas beaucoup les jeunes femmes qui posent des questions.  Dans The Newsroom, ce personnage interprété par Dumb de Dumb & Dumber va révolutionner le journalisme télé en tentant d’ignorer les chiffres d’audience et le consensus mou et en faisant du vrai journalisme d’investigation qui tabasse. Bref, comme The West Wing, la série qui a rendu Sorkin célèbre, The Newsroom est un fantasme d’impuissant.

A l’époque de The West Wing, George W. Bush était président  et on regardait encore la télé à la télé, alors oui, on était tous un peu impuissants, et on se disait que ça faisait du bien de rêver. On regardait le président Bartlet faire l’exact inverse de Bush et être super populaire pour ça. Dans un bel exemple de shark-jumping, il finissait même par résoudre le conflit israëlo-palestinien par la force de sa gentillesse.

Dans The Newsroom, donc, on va voir une émission de journalisme sans concession qui marche, comme si c’était possible malgré la pression des annonceurs et des actionnaires, des audiences, des lobbies, et la concurrence déloyale du Huffington Post et des Lolcats. Il y a tout un système complexe qui fait que tout ça est impossible, mais les scénarios d’Aaron Sorkin racontent toujours comment tout irait pour le mieux si seulement on laissait un homme mûr, démocrate et qui croit au rêve américain (comme, au hasard, Aaron Sorkin) faire les choses comme il l’entend.

Dans la fan fiction on appelle ça faire du Mary Sue et dans la vraie vie on appelle ça se pignoler. Le premier épisode de The Newsroom passe donc beaucoup de temps à nous faire écouter les dialogues si bien écrit de Sorkin dans lesquels ses personnages débattent sur les valeurs fondamentales du Journalisme et de l’Amérique, le tout pour nous faire oublier que tout le scénario repose sur un deus ex machina grossier : un des personnages obtient un tuyau en or sur la marée noire dans le golfe du Mexique parce que sa soeur bosse chez BP. Facile.

no shit owl

Enfin bon, vous n’allez peut-être pas me croire mais le but de ce billet n’est pas seulement de taper sur le scénariste de The Social Network, mais surtout de parler de la vraie vie. Le truc, c’est que Sorkin fait partie de ces gens qui n’ont aucun respect pour le système. Ils pensent vraiment qu’ils ont raison contre tous et que ce dont le pays a besoin c’est d’un homme (c’est toujours un homme) comme eux a qui on laisse les coudées franches.

Barack Obama a réussi à faire croire à tout le monde qu’il était un homme comme ça lui aussi, mais qu’en plus il était l’exact opposé de Bush, et c’est pour ça que les américains ont voté pour lui. S’ils sont déçus aujourd’hui, c’est parce que les deux sont incompatibles : Bush (comme Sarkozy chez nous) était un homme comme eux, peu respectueux des idées des autres, prêts à ne pas respecter les règles pour parvenir à leur fin… sauf qu’ils étaient de droite. Obama est au contraire un homme de consensus, qui respecte les institutions et les processus politiques. C’est un candidat du système, dans les bons et les mauvais sens du terme. En France, on peut dire qu’on est moins dupes puisqu’on a élu un énarque sans avoir jamais vraiment cru qu’il serait autre chose que "normal" après.

Le problème quand on appelle de ses voeux un candidat anti-système, c’est qu’en général il nous fait découvrir que "le système" a tout de même quelques bonnes raisons d’être ce qu’il est, et il nous le fait découvrir en oblitérant ces bonnes raisons.

hulk punching thor animated gif

Prenons de façon déloyale The Wire en exemple : c’est évidement bien supérieur à tous les fantasmes d’impuissant de Sorkin pour un millier de raisons. La première c’est que plutôt que de montrer un scénario impossible d’un seul homme de bonne volonté  qui réussit à tout changer parce que dans la fiction, on peut ignorer les règles du jeu à sa convenance, The Wire tente de nous montrer le système tel qu’il est, c’est à dire le résultat complexe d’un millier de bonnes volontés qui aboutit à un millier d’effets pervers.

Mais The Newsroom n’est pas qu’un fantasme d’impuissant, c’est surtout un fantasme d’impuissance. Il ne vous aura pas échappé qu’en 2012 essayer d’imaginer comment faire une bonne émission d’info télé, c’est un peu comme vouloir réinventer le Morse après l’invention du téléphone. C’est anachronique, mais ça arrange bien Sorkin, qui nous a montré avec le technophobe The Social Network qu’il est dépassé par les intertubes. A l’ère de la télévision toute puissante, c’était facile de se voir comme victime des médias, artiste maudit qui mène une lutte perdue d’avance contre un système pourri mais invincible. Aujourd’hui, manque de bol, nous ne sommes plus des impuissants, nous sommes complices.

Internet n’est pas tout à fait l’eldorado égalitaire fantasmé par les milliardaires libertarien qui le dominent, mais Google et Facebook ne sont pas non plus aussi puissant que les networks américains et TF1 l’étaient il y a encore quelques années. Nous sommes dans un état de semi-liberté dans lequel nous nous sommes volontairement engagé. Quand on tweete, qu’on utilise gmail, qu’on participe à la culture des mèmes… On est complice, et pas seulement spectateur impuissant comme quand on regardait Christian Morin jouer de la clarinette entre deux tours de la Roue de la Fortune en maudissant la société du spectacle.

Seul Richard Stallman est innocent, mais à part lui qui a le temps d’être Richard Stallman ? Stallman fait aussi un meilleur personnage de fiction, ou du moins un personnage plus facile à écrire, mais je suis plus intéressé par un aveu de complicité que par un énième fantasme d’impuissance.

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  1.     permalien
    juillet 6, 2012 14:39

  2. SmashingPenguin permalien
    juillet 10, 2012 15:21

    Donc ça y est, Sorkin rejoint la liste des "trucs qu’il convenait d’aimer mais maintenant que tout le monde aime alors c’est nul lol"? J’adore les rant sur la série, y a 2 épisodes au compteur, calm down gentlemen.

    •     permalien
      juillet 11, 2012 09:39

      3 épisodes à la date de ton com.

  3. SmashingPenguin permalien
    juillet 11, 2012 11:51

    Il était pas tombé quand j’ai écris je crois. Mais bref.

  4. Statler permalien
    juillet 11, 2012 13:22

    Il y a encore des gens qui regardent des séries ?

  5. 2goldfish permalien*
    juillet 12, 2012 19:35

    @Smashing Penguin : Si la série s’avère différente de tous les autres trucs jamais écrit par Sorkin, appelle moi. Moi je me basais uniquement sur le premier épisode, pour parler du premier épisode (Et de tous les autres trucs jamais écrits par Sorkin, bien sûr).

    Mais surtout, je voulais faire un article qui élargissait le problème… A la relecture, je me rends compte que je passe plus de temps à taper sur un type qui, malgré tout, sait parfois écrire de très bons dialogues, plutôt qu’à prendre de la hauteur.

    Promis, je vais me rattraper avec un article rigolo.

Rétroliens

  1. le roncier — The Newsroom : du sexisme et de la technophobie

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