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Keep calm and read the internet

mars 10, 2013

Donc en gros, il y a quelques jours de ça, les twittos royaume-uniens se sont élevés contre l’oppresseur. Tels leurs congénères d’Iran ou de Syrie, ils ont utilisé le réseau social officiel des révolutions pour crier leur colère. A l’origine de la fronde, une série de t-shirts vendus sur Amazon.co.uk :

keep calm and rape a lot

Je ne vais pas vous faire un discours sur la liberté d’expression sur les t-shirts. La liberté d’expression, je suis plutôt pour, mais un jour dans une boutique à Harajuku j’ai trouvé un t-shirt avec une grosse croix gammée et ça m’a fait un peu bizarre dans mon coeur. Arrêtez avec vos questions personnelles.

Non, ce dont je voudrais vous parler, c’est de compréhension des algorithmes et de compréhension des internets. Comme l’explique Pete Ashton sur son blog où j’ai piqué cette anecdote et les 2-3 prochaines explications, dans cette histoire il y a plusieurs niveaux d’incompréhension de la part de la foule en colère. D’abord il y a une erreur d’attribution : ces t-shirts ne sont pas vendus par Amazon, mais par une entreprise appelée « Solid Gold Bomb ». Amazon, via son service « Market Place », joue un peu le même rôle que Le Bon Coin quand vous y vendez la collection de santons de votre grand mère presque morte. Ce ne sont que des intermédiaires et on ne saurait les tenir responsables de la présence d’un santon représentant le Maréchal Pétain sur leur site. Ou si vous pensez le contraire vous pensez aussi que Twitter devrait censurer les tweets racistes et que les FAI devraient contrôler les contenus pédonazis qui passent dans leurs intertubes et vous l’aurez bien mérité le jour ou vous vivrez dans un cauchemar orwellien.

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Mais le vrai malentendu, c’est que ces t-shirts n’existent pas. Non seulement ils sont imprimés à la demande, ce qui fait déjà qu’ils n’existent que potentiellement, mais surtout les mots « Keep Calm & Rape A Lot » n’ont jamais été pensés et écrits par qui que ce soit. Les petits malins derrière Solid Gold Bomb ont pris un mème, celui du détournement du poster « Keep calm & carry on », et ont créé un algorithme qui leur a permis de mettre en vente plus de 500 000 t-shirts différents proposant des variations sur ce mème. L’immense majorité des t-shirts générés automatiquement par l’algorithme n’ont aucun intérêt, voire aucun sens, mais peu importe puisque le coup de l’opération est nul. Sur la masse il est toujours possible de tomber par hasard sur un t-shirt qui va se vendre, même à un exemplaire.

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Qui blâmer dans cette affaire : Amazon qui permet un peu à n’importe qui de vendre n’importe quoi (mais qui a assez vite retiré les t-shirts une fois alerté)  ? Les mecs de Solid Gold Bomb qui n’ont pas pensé à inclure « rape » dans leur liste de mots interdits ? Moi je dirais qu’il faut plutôt blâmer les personnes qui ont crié au scandale sans prendre le temps de comprendre après qui ou quoi. Ceux qui ont perdu et fait perdre beaucoup de temps et d’énergie qui auraient pu être consacrés à la recherche sur le cancer ou au débouchage de mon évier.

Le vrai problème, c’est que les gens ne comprennent pas comment internet marche, et ne savent pas ce qu’est un algorithme. Pourtant une grande partie des twittos qui se sont rebellés contre ces t-shirts fantômes faisaient sans doute partie de la génération Y, aka les « digital natives », qui sont censés être nés avec une connaissance innée des intertubes, des médias sociaux, et fournir des exemples édifiants aux futurologues bullshitters pour leurs conférences TED. Du genre « pour ma fille, un magazine c’est une iPad en panne » ou  « Ma fille s’est levée et à regardé derrière la télé pour chercher la souris« . Et si ces exemples n’illustraient pas la capacités innées des jeunes ã comprendre les nouvelles technologies dans qu’on leur explique ? En fait, peut-être que les enfants des gourous du digital sont simplement stupides.

Parmi ceux qui ne croient pas que les enfants peuvent tout apprendre par osmose, il y a aujourd’hui ceux qui voudraient que tout le monde apprenne à coder à l’école. Le monde autour de nous est de plus en plus « programmé » et ce serait une bonne chose qu’on comprenne tous un peu mieux comment le monde fonctionne Et ce n’est pas en rediffusant Matrix et Minority Report sur TF1 qu’on va améliorer la situation.

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Ce serait sans doute pas mal d’enseigner plus largement des rudiments de programmation mais certainement pas suffisant. A la lointaine époque de mon adolescence, j’étais censé faire partie d’une génération biberonnée à la télé, capable de comprendre tous ses codes et de voir à travers tous ses pièges. Je croyais à ces conneries, moi, quand je les entendais répétées à la télé. Et puis un jour au lycée j’ai du expliquer à un de mes camarades que non, les chaînes ne payaient pas les marques pour avoir le droit de diffuser leurs pubs. A la fac j’ai du expliquer à un groupe de travail que non, les infos sur TF1 et les infos sur Arte n’étaient pas les mêmes. J’ai du me rendre à l’évidence : ma génération était teubée.

C’est la même chose pour les « digital natives » : ils savent peut-être ce qu’est un hashtag comme mes potes savaient programmer leur magnétoscope avec le showview pour leurs parents, mais ça n’empêche pas qu’il tombent dans le panneau quand on essaye de leur faire croire que Facebook va devenir payant (le corollaire, c’est qu’ils croient donc que Facebook est gratuit) ou que quelqu’un chez Google lit vos mails.

On peut apprendre quelques techniques de survie de base par osmose, mais probablement pas à avoir une vision critique des structures de son environnement. Et apprendre aux jeunes à coder ce serait sûrement bien pour tout un tas de raisons, mais ça ne résoudrait pas plus les problèmes de compréhension des médias qu’apprendre à se servir d’un caméscope n’a évité à ma génération de laisser la télé choisir ses présidents pour elle.

Bien entendu, comme à l’époque des vieux médias, ça n’est dans l’intérêt de personne, que les jeunes comprennent vraiment comment marche le monde. Ils seraient foutus de se mettre à réfléchir ensuite, et qui sait où cette pente glissante pourrait nous mener ? Mieux vaut qu’on continue tous à se battre contre des t-shirts qui n’existent pas.

Web 3, où es-tu ?

février 22, 2013

Vous vous rappelez l’époque où on a tous fait le saut vers le « Web 2.0 » ? C’était en 2005. Ouais déjà. Tout juste 5 ans après que la moyenne d’entre nous ait eu son premier accès au net, genre 1999 ou 2000 chez AOL.

« Participatif » était le buzzword du Web 2. Ça venait des blogs, ça a été confirmé par les réseaux sociaux et aujourd’hui c’est déclinable à l’infini : la politique, l’amour ou une recette de pâtes au fromage c’est devenu participatif. Et dites donc, on a passé 8 ans à bouffer du participatif, à donner un espace d’expression à tout le monde sans que ça génère plus d’écoute, et maintenant qu’on finit par user même le participatif, la question se pose… Mais c’est quoi après ? Il est où le Web 3 ?

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Le Web de la nouvelle économie ?

Quand je bossais à Fluctuat et qu’on regardait Wikipédia grandir sous les hourras de la foule participative, on se disait, tout néo-journaliste-web qu’on était, qu’un jour le principe de Wikipédia serait appliqué par des grosses boîtes, qui arrêteraient de payer des journalistes pour produire du contenu qui servent à vendre les pubs. On pensait que ce serait ça le Web 3 : le web des putes, des géants de la presse qui feraient des montagnes de thunes sans payer un seul journaliste.

Finalement non. Zuckerberg est arrivé et a créé un supermarché géant où les contenus c’était nos vies et le marketing c’était nos égos. Il est devenu riche, il a niqué les géants de la presse, il a imposé le full-participatif, mais il a pas créé le Web 3.

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Le Web cybernétique, t’as vu ?

Puis ensuite, ces dernières années, j’me disais que vu le fantasme cybernétique qu’on vit avec les smartphones et les tablettes (ces prothèses numériques de nos pauvres corps sans wifi), y’a qu’à attendre que l’épidémie numérique touche tous les objets qui nous entourent, du frigo à la cuvette des chiottes, pour que le Web 3 apparaisse… Les objets connectés, partout… Après le Web « participatif », le Web « sensible ». Le Web qui n’a même plus besoin de toi pour commander du lait, tirer les rideaux ou éteindre le four. Le Web tellement connecté au monde et à tes goûts qu’il contrôle une partie de ton environnement afin de te le rendre meilleur.

Après, il fait la révolution et ta cafetière t’explose dans la gueule le matin, puis tu deviens l’esclave de la brosse à dent. Ça ç’aurait été le Web 4, le Web « bien fait pour ta gueule, t’avais pourtant vu Terminator« .

Mais en fait non. J’ai vu le Web des objets connectés, et les objets ils sont pas très intelligents. J’ai même écouté un mec qui parlait du réseau social des objets connectés et j’ai réalisé avec horreur à quel point c’était pas punk-funk du tout. C’était un pétard mouillé de geekos tristounet. Le Web 3, c’est pas quand la fenêtre te parle, ça c’est la depression.

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Le Web sémantique, alors ?

Chez les chercheurs, la promesse du Web 3, c’était la sémantique. On arrêterait de ne voir que le titre des articles, des sites et des fichiers et on déplacerait le focus sur ce qu’ils ont à dire. Finie la supercherie de façade, la promesse d’un Web sémantique, c’était de creuser sous la surface et de dévoiler au monde esbaubi la beauté intérieure de la Web. On pourrait rechercher, en trois clics, tous les reportages vidéos évoquant plus de 18 minutes les avantages fiscaux au Yémen du Nord, ou retrouver sans aucun indice tous les discours de Barack Obama où il prononce le mot « funky« .

Une fois encore, que nenni !! Le sémantique, mot clé qui faisait gigoter les investisseurs dans leurs culottes il y a quelques années n’est déjà plus qu’une arlésienne ringarde. Même l’ami Google s’y est cassé les dents et n’en aura sorti qu’un service tout pourrave de sous-titres à la volée pour YouTube. On dirait bien que des océans passeront sous les ponts (qui auront le temps de s’écrouler) avant que les machines puissent piger, manipuler et curer (haha, ce verbe) le sens des mots. C’est pas tout de suite que les petits SIRI vont nous éblouir par leur vivacité d’esprit.

Le Web 3, faut-il l’attendre 50 ans ?

Bon alors, un peu paumé, je suis allé voir le #SocialMediaPsychic pour lui poser la question directement, lors de l’une de ses sessions Hangout. @Jyv il m’a dit que le Web 3 n’était pas là pas qu’on ne l’avait pas assez invoqué, puis il a dit que le Web 3 était sans doute un web prédictif, conversationnel, basé sur l’hybridation et la fugacité. Ensuite, il a dit que le Web 3, c’était le Web épidémique du quantified self et qu’il était sans doute déjà là.

Mais je crois que Jyv, ce guru à la pointe extrême du psychisme méta-social, il improvisait des trucs. Et c’est toujours un peu comme ça le Web : les experts parlent, les journalistes écrivent, les blogueurs commentent, les investisseurs signent et tout le monde se goure. Peut-être que c’est parce qu’on cherche le Tralü, un truc mythique, le monstre du Loch Web ? Après tout… Si y’a pas de réponse, c’est peut-être que la question est con.

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SI TOI AUSSI TU ES NÉ DANS LES ANNÉES 80

février 18, 2013

– Tu sens plus ou moins consciemment que tu es devenu une cible marketing prioritaire à chaque fois que tu vois une pub qui référence Retour Vers le Futur. Ou que tu tombes sur un épisode de Bref, une série qui ressemble à une étude conso sur ta génération financée par un cabinet de tendance qui voudrait faire parler de lui en inventant un néologisme con genre « Les Moïk, la génération mobi-geek ». Comme ça les agences média mettraient « Moïk » dans toutes leurs présentations dans l’espoir de convaincre des directeurs marketing vieillissant qu’ils devraient vraiment insérer leurs pubs dans la version freemium de Paf Le Chien.

D’AILLEURS tu n’as pas vraiment compris comment tu étais passé de membre de la génération X à membre de la génération Y. Rassures-toi, quand on parlera vraiment sérieusement de la génération Z, plus personne n’en n’aura rien à foutre de toi.

POURTANT tu n’as pas l’impression d’avoir jamais obtenu le pouvoir d’achat qui justifie ce ciblage marketing intensif. Tu penses à prendre ton iPad pour créer un Tumblr « génération pauvre » et le remplir de gifs trop lols.

MAIS Tu as vu les esprits les plus brillants de ta génération détruits par le LOL.

CEPENDANT si tu commences à trouver la façon qu’à cet article de dénoncer des choses tout en les pratiquant lui même pour en tirer profit d’une façon particulièrement cynique et un peu dégoûtante,  tu trahis ta véritable appartenance à la ringarde génération X, qui faisait seulement SEMBLANT de ne croire en rien. Rends-toi au 51.

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– Tu ne te rappelles plus quand pour toi « faire du social » n’a plus voulu dire « faire une bonne action » mais « bullshiter le monde à coup de hashtags ».

EN PLUS tu commences à sentir que tu as /vas gâcher ta vie.

CELA DIT, tu as goûté à la résignation, et c’était vachement plus agréable que ce qu’on avait voulu te faire croire.

QUAND MÊME ça te fais chier de savoir qu’il presque certain que, statistiquement, dans ton entourage quelqu’un fort a vôté FN.

LE PIRE c’est que tu peux plus savoir qui est de quel camp, puisque Facebook t’informe que tes amis qui écoutent encore des chansons anticonsuméristes de Radiohead sont capables de partager pour gagner un iPad ou de liker une blague de la Vache Qui Rit.

ALORS il t’arrive de philosopher sur la protection de la vie privée sur Internet, la liberté d’expression sur internet et les droits des pédophiles de draguer des nazis sur internet. Et ça te permet de te persuader que tu as encore une conscience politique.

– LA PREUVE, tu as déjà posté 200 commentaires de 2 000 signes dans un débat stérile sur un blog obscur, alors que tu aurais pu te contenter d’un gif de chat qui pète.

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– Tu as probablement déjà vécu la mort d’un proche et commence à vraiment prendre conscience de l’Absurdité totale et absolue de la vie.

DU COUP, tu te sens tiraillé entre tes tendances au LOL nihiliste et ta fidélité aux idéaux de ta jeunesse.

HEUREUSEMENT tu n’as pas vraiment à choisir entre les deux. Peut-être que de grandes choses peuvent-être accomplies par des gens qui n’y croient pas vraiment. Ou peut-être que plus rien ne peut être accompli. Ça revient au même.

SI TOI AUSSI TU ES NÉ DANS LES ANNÉES 80, tu es assez grand pour savoir que tu vas probablement mener une vie pleine de contradictions et insignifiante avant de mourir sans avoir trouvé la question à 42.

Deal With It Doll

Boum Box au Vinvinteur

février 11, 2013

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Programmez vos magnétoscopes ! Boum Box brisera allégrement les rules 1 & 2 de /b/ dans ta télé dimanche soir sur France 5 vers 20H.

On a causé très longtemps avec @manhack de question très profondes et pointues, et on attend maintenant avec impatience que le média des vieux trahisse et déforme nos propos et que les /b/tards nous doxxent et fassent livrer des pizzas au cheval chez nos mamans.

EDIT : et voilà !

Ce qui est passé à la télé : Le Vinvinteur n°16 – Hippie caca : de la contre… by levinvinteur

Et la version longue juste pour les gens de l’internet

Boum Box reviendra l’an prochain

décembre 19, 2012

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Joyeuse fin du monde à tous !

L’internet n’est pas neutre (deuxième partie) : le réseau vs. la réalité

novembre 23, 2012

Mettons une citation en exergue, ça fait très sérieux, et il est important de rappeler parfois que Boum Box est un blog sérieux :

J’en arrive à la conclusion à propos du subconscient humain… que de quelle façon qu’on considère la chose, les machines sont vraiment notre subconscient. Des extraterrestres ne sont pas venus sur terre pour construire les machines pour nous… Nous les avons faites nous même. Donc les machines ne peuvent être que les produits de notre existence, et en tant que telles, des fenêtres sur nos âmes… En observant les machines qu’on construit et le genre de chose qu’on met dedans, nous avons un test incroyablement direct de notre évolution.

Douglas Coupland – Microserfs

Voilà je laisse ça là et on y repensera à la fin. Ça veut un peut tout et rien dire, donc on pourra y projeter ce qu’on veut. C’est magique.

Dans l’épisode précédent, nous avions observé comment la vision libertarienne du web prédominante dans la Silicon Valley a orienté les normes communautaires et, entre autre, encourage, voire génère, des trolls. Je ne parle pas ici des Tim Berners Lee et des universitaires qui ont construit les fondements techniques de l’internet et du web, eux sont sans doute légèrement plus à gauche, ou alors apolitique. Ceux dont je veux parler, ce sont ceux dont l’idéologie est le fruit de la rencontre entre l’esprit libertaire californien et les millions de dollars de la Silicon Valley. Eux sont souvent libertariens (comprendre : anarchistes de droite) et à défaut d’imposer les normes techniques du réseau, ils ont défini ses normes sociales et philosophiques. Celles qui valent toute la haine du monde à Google et Facebook quand ils les trahissent, en bannissant l’usage des pseudos ou en ne référençant pas les liens vers The Pirate Bay.

Le problème, c’est que ces normes ont été définies à une époque lointaine, où le web était bien différent et ressemblait plus à un eldorado où chacun pouvait vivre son fantasme de liberté sans entrave. Il reste heureusement des espaces comme 4Chan, Reddit, ou dans une certaine mesure Twitter, où ces rêves de liberté peuvent encore être vécus, mais ne nous trompons pas : l’internet fou et libre n’est plus qu’une petite province, la plupart de la population à migré vers des villes nouvelles beaucoup plus propres et policées.

Le principal problème, c’est que plein de choses sont arrivées sur le web depuis vingt ans : des centaines de millions de gens, des milliards de dollars, des photos, des vidéos, des données personnelles  des données biométriques, nos cartes de crédit, notre système démocratique… En un mot voilà ce qui est arrivé sur le réseau : la réalité.

Qu’on le veuille ou non, c’est un fait qu’internet n’est plus séparé de la « vraie vie » et que les conséquences de nos actes online se reflètent aujourd’hui offline. On ne peut plus agir sur le web comme s’il s’agissait d’un espace de pure idée, détaché du poid de la r »alité. Partagez des creepshots et des photos de jailbaits, et vous finirez par ruiner quelques vraies vies. Trollez des pages Facebook, vous causerez peut-être un suicide. Répandez de fausses infos sur l’ouragan Sandy sur Twitter et peut-être qu’un imbécile ira voter pour Mitt Romney.

Cette infiltration de la réalité a bien sur tout un tas de conséquences positives, comme les Kickstarters qui rassemblent plein d’argent pour aider les petits enfants pauvres du monde ou rendre riche des créateurs de jeux vidéo indépendants, ou mes prochaines vacances pas trop chères grâce à AirBnB. Même un rage comic sur Reddit peut sauver une vie.

Mais bientôt sur le réseau il y aura aussi notre frigo, notre voiture et tout un tas de choses qu’imaginent les prophète de « l’internet des objets« . Plus : avec les imprimantes 3D vous pouvez télécharger une chaise sur The Pirate Bay. Bientôt vous voyagerez dans des voitures Google sans conducteur et il faudra espérer que personne le hacke. Une startup californienne appellée Scene Tap implante déjà des caméras dans les bars pour utiliser la reconnaissance faciale et vous dire s’il y a des meufs célibataires dedans. Bientôt des drones dans le ciel feront ça partout, et la notion même d’espace public sera bouleversée.

Bref, après la réalité qui s’infiltre sur internet, petit à petit c’est le réseau qui va s’infiltrer IRL pour toujours réduire le territoire du offline. Un jour tout sera soit piratable, soit contrôlable par le gouvernement/les multinationales/les illuminatis,  et Cory Doctorow n’a probablement pas tort d’imaginer que ça mènera à une guerre civile.

Facebook est probablement le lieu le plus civilisé sur le web. Du moins tente de l’être, en violant une à une les principales normes d’anonymat et de liberté du web originel. Chacun est censé utiliser son vrai nom et s’identifier ainsi partout où il va. La modération est assurée par un mélange de dénonciation populaire, d’algorithme automatique et de travailleurs sous payés qui chassent le moindre bout de téton ou violation de copyright. Tout ça pour créer un espace propre et sécurisé où chacun peut vivre à l’abri des trolls et être plus ouvert à la publicité.

Facebook ne fait pourtant que mettre un pansement sur une jambe de bois, parce que s’il y a un site qui a fait passer le trolling mainstream, c’est celui là. Les agissements de Violentacrez sur Reddit ne sont rien comparé à ceux de l’Express ou du Point, pour prendre des exemples récents. Ces deux publications françaises en perte de vitesse viennent de découvrir qu’elles pouvaient faire parler d’elle avec des couvertures chocs faites pour le partage sur les réseaux sociaux, peu importe qu’elles soient en adéquation ou pas avec le contenu des articles. Parce que sur Facebook et Twitter, peut importe qu’on parle de vous en bien ou en mal, à la fin on compte tout ça dans le buzz.

On agglomère les nombres de mentions et retweets, les « j’aime » et les commentaires : parce que le système est binaire, on se fout du contenu lui même puisqu’il n’est pas mesurable.

L’idéologie libertaire du web fait qu’on s’y méfie de toute intervention gouvernementale, et quand on voit les propositions de type HADOPI, SOPA, ACTA, etc… Il est évident qu’on a raison de se méfier. Cette idéologie se marie cependant beaucoup mieux avec le capitalisme débridé, et aujourd’hui le web se retrouve entre les mains de Facebook, Google, Amazon et autres multinationales pas toujours plus rassurantes pour nos précieuses libertés. Après tout, toutes ces lois sont dictées par des industries du copyright et de la surveillance. Opposer gouvernement et secteur privé sur le web est de plus en plus obsolète. Quand de plus grosses industries viendront s’occuper de nos précieuses libertés informatiques parce qu’elles seront mises en danger par nos imprimantes 3D et nos voitures hackées, et qu’elles voudront mettre des DRM partout et fliquer la moindre de nos actions, il faut espérer avoir un autre type de gouvernants, capable de comprendre un tant soit peu les enjeux du XXIème siècle.

Tant que tout le monde du citoyen à l’élu en passant par la multinationale est encouragé par un web binaire à voir les choses en noir et blanc, la guerre pour les libertés civiles du web est inévitable. Nul doute que ça fait bander des anons et Julian Assange de s’imaginer comme de fiers guerriers dans cette bataille, mais moi j’ai vu assez de concours de miss pour savoir que la guerre, c’est pas cool.

Voir tout en noir et blanc, c’est une des caractéristiques de la pensée libertarienne. Vous êtes soit un héros du capitalisme viril et indépendant, soit un parasite qui profite de ces derniers. Soit totalement libre, soit pas du tout. Si on veut mettre des nuances de gris dans tout ça, il va falloir se dépêcher de développer un véritable web sémantique, capable de comprendre le contenu de nos messages sur les réseaux et pas seulement leur nombre. Il va falloir de véritables intelligences artificielle capable de faire autre chose que de regarder des vidéos de chaton sur Youtube très vite, parce que j’ai peur qu’on soit trop cons.

L’Internet n’est pas neutre (première partie) : Pourquoi on aime les trolls

novembre 14, 2012

Naïvement, les défenseurs d’internet aiment croire qu’internet est tel Neutralia, la planète d’origine des Neutres dans Futurama.

Ce qui leur permet de mettre dans un même panier tous les dictateurs orientaux qui veulent censurer le web, les sociétés de surveillance française qui leur vendent les outils pour le faire, les législateurs occidentaux qui voudraient bien faire la même chose pour nous protéger des nazis islamistes pédophiles et de notre sale tendance à télécharger l’intégrale de Dr Who en VO, les FAI qui voudraient faire payer Youtube pour passer dans leurs tuyaux et les journaux qui voudraient faire payer Google pour le traffic qu’il leur envoie, mais aussi Google qui vous demande votre vrai nom sur Google+, les tumblr féministes qui voudraient fermer des subreddits misogynes et Nadine Morano qui porte plainte contre les twittos qui la traitent de noms d’oiseau.

Aux yeux de certains neutralistes, ce sont tous des Zapp Brannigan, de belliqueux anti-neutres qui cachent assez mal leur intérêt personnel dans la bataille contre le web. Mais ils mélangent souvent neutralité du réseau, une notion technique essentielle, et neutralité des contenus qui circulent sur ce réseau. L’un n’implique pas nécessairement l’autre, et ce n’est pas parce qu’on va modérer Reddit qu’on est OK avec le fait que Free bride Youtube ou que le FBI lise nos mails.

L’argument pour l’internet neutre (au  niveau du contenu) se résume généralement ainsi : le net  permet une liberté d’expression absolue, nous dit-on, donc même si ça veut parfois dire le pire (i.e. les trolls pédonazis) ça permet aussi le meilleur, et au final, le tout s’équilibre bon an mal an. Tant qu’on respecte la neutralité du réseau et qu’on empêche les DPI, internet restera magnifiquement, glorieusement neutre, donc libre. Ou l’inverse. Il va falloir avancer prudemment pour exposer les trous béants dans ce raisonnement sans pour autant qu’on nous prenne pour des Zapp Brannigan.

Déclarer qu’internet n’est pas Neutralia n’est pas lui déclarer la guerre.  En signe de paix, attaquons le problème par l’angle du troll, et plus précisément, par l’histoire de Violentacrez.

Puisque le temps que j’écrive cet article, l’histoire est déjà devenue super oldViolentacrez est un redditor dont l’identité IRL a été révélée récement par Gawker. Il était un early adopter du site, et aussi un power user. Il modérait des tas de subreddit, il avait formé des dizaines d’autres modérateurs. Il connaissait bien l’équipe de Reddit, les avait rencontré à plusieurs reprises, et l’équipe appréciait son implication dans le bon fonctionnement du site (du moins dans les premières années). Dit comme ça, Violentacrez était un peu le membre idéal que tout site web 2.0 rêve d’avoir. Le contributeur dédié de Wikipedia, la star influente de Twitter, la maman qui a un avis sur tout de Doctissimo. En clair : il travaillait bénévolement pour eux.

Le seul problème,  c’est que Violentacrez est un troll. Parmi ses faits d’arme, il y avait le subreddit Jailbait, dédié aux photos suggestives de filles mineures. Jailbait a longtemps été soutenu par Reddit au nom de la liberté d’expression, quitte à détruire quelques adolescences au passage, et Violentacrez défendait son bébé en bon troll en allant toujours plus loin avec la création de subreddits comme « dead jailbait » ou « Nigger Jailbait ». Il aura fallut attendre la preuve que des utilisateurs de Jailbait faisait circuler des photos vraiment pornographiques de leurs modèles mineures pour que finalement la section soit définitivement fermée.

Dernièrement, Violentacrez avait retrouvé un nouveau terrain de jeu dans un subreddit « creepshots » dédié aux photos d’inconnues prises à leur insu. Genre une meuf se penche pour ramasser un truc et hop, son décolleté se retrouve sur Reddit. Une gamine vient à l’école en minijupe et hop, son prof prend sa culotte en photo. Heureusement que Reddit est là pour défendre fièrement la liberté d’expression.

Violentacrez avait non seulement le soutien des équipes de Reddit, mais de toute la communauté, qui a organisé un boycott de Gawker au nom de la défense de la liberté d’expression. Parce que dans la logique des redditors, publier des photos de femmes prises à leur insu mais dans un lieu public, c’est de la liberté d’expression, tandis que publier le nom de l’homme qui le fait, c’est un viol de vie privée. C’est très intéressant de constater que Reddit pense comme ça parce que ce site, dans sa conception, sa philosophie, et jusque dans son design austère et son logo ringard, est l’héritier direct des valeurs et de l’esprit des premières communautés internet comme The WELL.

C’est important, donc, de voir comment Reddit traite ses trolls, parce que ça révèle un état d’esprit qui est celui qui prédominait sur internet quand on a établit ses normes. Des normes qui aujourd’hui encore, même si c’est dans des formes bâtardes, restent aux fondements de la plupart des grands et petits sites que nous utilisons tous les jours et influent grandement sur ce qui est dit et par qui sur internet. Parmi ces normes, on trouve :

  • Un anonymat relatif à travers l’utilisation de pseudonymes;
  • La persistance des pseudonymes, qui finit par créer un second « moi » online;
  • La liberté d’expression comme valeur absolue;
  • La responsabilité personnelle comme principal (voire seul) processus de régulation;

Tout se passe comme si le web était ce paradis libertaire rêvé par Ayn Rand où la liberté absolue de chacun crée le meilleur des mondes possible. Pas étonnant que des milliardaires du web libertariens comme Peter Thiel rêvent de construire une île artificielle où ils pourraient s’affranchir de toutes ces lois et règles qui empêchent les hommes d’acheter des armes, de vider leurs poubelles dans la rue ou de fumer du crack et les obligent en plus à payer des impôts. Ce n’est pas une coïncidence, Reddit a aussi un important subreddit dédié à l’idée d’acheter une île pour y vivre librement entre redditors.

Malheureusement quand vous mettez ce genre de millionnaires sur une petite île entre eux, ils finissent souvent comme John McAfee, le créateur de l’antivirus qui porte son nom, et qui au moment où j’écris ses lignes se planque à Belize où il est recherché par la police locale pour le meurtre de son voisin, lui aussi millionnaire.

Bref, l’idéologie dominante des architectes de l’internet est libertrarienne, comme Alain Madelin. Plus précisément, c’est une version bien particulière des idées d’Ayn Rand qui domine, qu’on appelle  l’idéologie californienne, qu’on pourrait résumer comme le résultat de la rencontre de la culture hippie californienne et les self made men de la Silicon Valley. C’est une façon de voire les choses qui marche très bien tant qu’on ne la confronte pas à la réalité.

Ce n’est pas une coïncidence si cette idéologie individualiste à l’extrême est l’apanage d’hommes riches et blancs, nés dans l’environnement le plus privilégié qui soit. Il faut vraiment ne jamais avoir connu de réelles difficultés dans sa vie, comme celles qu’endurent les femmes, les minorités ethniques ou les pauvres, pour fantasmer une non société darwinienne où les plus forts l’emportent. Il faut avoir été sacrément protégé par la fortune pour croire que sans la société et le gouvernement qui ont permis à un endroit comme la Silicon Valley de se développer, on s’en serait mieux sortit encore.

Bref, être libertarien IRL, c’est pas facile, parce qu’il y a tout ce contexte social et historique, toutes ces inégalités et ces soucis matériels qui empêchent la liberté absolue. Mais sur internet, c’est tellement simple ! Chacun laisse son identité réelle à la porte et plonge dans un monde merveilleux où tout le monde est égal. A vrai dire ça marchait plutôt bien à l’époque de The WELL. Internet était un espace de liberté inédit, où on pouvait échanger, s’exprimer librement, oublier qui on était IRL et n’être jugé qu’à l’aune de nos idées.

Alors certes, l’internet libre et « neutre » génère des trolls.  Ils sont endémiques, mais ils sont relativement inoffensifs, au bout du compte. C’est pour ça qu’une communauté comme Reddit chérit ses trolls : ils sont le prix et le signe de la liberté absolue. Les redditors n’auront probablement jamais une île où vivre loin de tout gouvernement, mais tant qu’ils ont leurs trolls, leur rêve de liberté reste vivant.

Dans le prochain épisode : la réalité vient foutre foutre la merde sur internet.