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Comment remplacer l’Etat par internet

juin 27, 2011

La série documentaire de la BBC All Watched Over By MAchines Of Loving Grace d’Adam Curtis essaye de raconter ce qui se passe quand on fait trop confiance aux machines. De manière un peu confuse, la première partie mêle objectivisme et idéologie californienne et les désigne comme responsables des crises financières des quinze dernières années, à commencer par la crise en Asie du sud est des années 1990, qui ressemble à s’y méprendre à la crise grecque actuelle (si vous lisez cet article après 2011, sachez que c’est comme ça qu’on appelait naïvement la Grande Crise Européenne au tout début). La thèse d’Adam Curtis, c’est qu’en se confiant aveuglément à des algorithmes de plus en plus complexes, les banques d’investissement ont laissé des bulles spéculatives leur éclater au visage puis ont appelé le FMI pour leur sauver les miches et laisser derrière eux des pays exsangues. Et on se demande après pourquoi les grecs manifestent.

Le documentaire est très intéressant, je vous le recommande, mais un de ses gros problèmes c’est d’être en retard d’un gros train, celui du web 2.0. Aujourd’hui, les utopistes californiens ne croient plus que les machines vont contrôler et réguler les mouvements des foules, ils croient plutôt l’inverse. Pour eux le rôle des machines aujourd’hui, c’est de fournir une structure facile à manipuler par des milliers d’êtres humains qui se l’approprieront et la feront leur, comme Wikipedia, Twitter, Reddit, etc…

Pour que ce modèle produise quelque chose d’utile (contrairement à Twitter ou Facebook, donc) il faut qu’un petit groupe d’élus se dresse et prenne sur lui de contrôler la foule et de la guider. On les appelle les modérateurs, les redditors, les community managers.

moderator

Vous allez me dire que je dis ça parce que c’est mon métier, mais vous n’avez qu’à écrire des articles sur votre boulot à vous. Moi, je suis community manager et bientôt, nous dominerons le monde !

L’Etat  a traditionnellement quatre fonctions principales, dites « régaliennes », et il semble de plus en plus clair que le crowdsourcing, sous la férule de bons community managers, peut toutes les assurer sans qu’on n’ait besoin de s’embêter avec un système démocratique ringard. Un article de Sabine Blanc chez OWNI explique comment les réseaux sociaux deviennent un outil de la société de surveillance à travers l’exemple d’émeutes canadiennes. Après ces émeutes, des centaines de joyeux délateurs ont mis en ligne des vidéos des émeutes et tenté tous ensemble d’identifier les émeutiers pour les dénoncer à la police.

C’est déjà pas mal, mais un autre exemple plus célèbre et que tout le monde à applaudi aveuglément va encore plus loin : celui de Mary Bale.

Mary Bale avait fait ce que beaucoup ont fait impunément avant elle, elle avait simplement maltraité un chat. « Je ne vois pas pourquoi on en fait tout une histoire. Ce n’est qu’un chat », avait-elle déclaré pour sa défense une fois identifiée et dénoncée par les internautes, dévoilant ainsi son ignorance du nouvel ordre mondial, celui d’internet, où les chats sont passé en quelques années de créatures vilipendées (même le skyblog du comité contre les chats est inactif depuis 2005) à celui de vaches sacrées.

Non seulement le web a servi à l’identifier et à la dénoncer aux autorités, il a aussi servi à la punir via une campagne de dénigrement, de menace et d’humiliation. Dans ce cas, les internautes ne sont pas seulement juges et bourreaux, ils sont aussi legislateurs, décidant quels crimes méritent punition. Les cas comme celui ci se multiplient, et montrent au moins une chose : il n’est pas de pire crime dans la conscience populaire que la maltraitance envers les animaux.

drink a puppy

Assurer la sécurité intérieure, définir le droit et rendre la justice, ça fait déjà deux fonctions régaliennes d’assurer sur les quatre (si, si, on compte comme ça, je vous assure). Une autre fonction régalienne de l’Etat, c’est de détenir la souveraineté économique et financière en émettant la monnaie à travers une banque centrale. Celle là, bien sûr, c’est une grosse blague depuis assez longtemps : les banques privées créent de la monnaie en veux tu en voilà, et les banques centrales sont de plus en plus des organismes indépendants des Etats. Les maitres occultes du monde ne vont pas laisser quelque chose d’aussi important que leur argent au contrôle de politiciens élus démocratiquement.

Aujourd’hui, même Facebook peut créer de la monnaie et les gens comme vous et moi s’y mettent aussi à travers des systèmes comme Flattr et surtout Bitcoin. Bon, ce sont peut-être un peu des arnaques, ou en tout cas pas vraiment des systèmes idéaux, et la monnaie n’y est pas créée par les internautes, mais par des algorithmes automatiques. Un community manager ne trouvera pas de boulot chez Bitcoin, mais les Systèmes d’Echange Libres (SEL) à petite échelle se développent aussi grâce au web, et ils finiront bien comme tout le monde par publier sur Twitter des annonces « Ch. Community Manager / rédacteur web / expert SEO  5 ans d’exp. min. STAGE NON REMUNERE« .

La dernière fonction régalienne, celle d’assurer « la sécurité extérieure par la diplomatie et la défense du territoire », vous pouvez l’oublier. Bientôt la juiverie internationale,  les franc maçons et Goldman Sachs l’irrépressible force de liberté qu’est internet aura raison des obsolètes Etats Nations et les hommes seront tous frères. Comme des frères ils pourront se tenir par la main, mais pas trop parce que ça fait gay, se taper dessus, s’engueuler et s’ignorer pendant des années. Ce sera beau.

putin + dolphins

Il y a bien sur tout un tas d’autres services fournis aujourd’hui par les Etats-nations qui pourront être avantageusement remplacés par le crowdsourcing selon l’utopie techno-californienne. Qui a besoin d’un système de santé quand il peut s’autodiagnostiquer sur Wikipedia et Doctissimo (ou, si c’est trop compliqué, poser la question sur Quora) et acheter les drogues dont il a besoin sur ebay. Des sites de crowdfunding comme Ulule  pourront remplacer les subventions aux jeunes entreprises et à la culture, l’aide aux pays en voie de développement, et ainsi de suite.

Tout pour l’instant laisse penser que cette utopie web 2.0 donnerait une société profondément inégalitaire et injuste, où la justice serait consacrée à harceler une gamine de 11 ans comme Jessi Slaughter plutôt que de s’attaquer à de véritables injustices, où les encyclopédies en diraient plus long sur Star Trek que sur Zadig DE Voltaire, où les donations iraient plus à la construction de statues de Robocop qu’à construire des écoles en Afrique et où tout le monde passerait son temps à s’engueuler. Bref, le monde ressemblerait à internet, mais j’ai compris un truc en regardant Alan Greenspan dans ce documentaire de la BBC : si des tas de types intelligents comme lui continuent à oeuvrer pour un système qui a prouvé son inefficacité et sa dangerosité encore et encore, c’est parce qu’il croit que fondamentalement ce système est bon et que tout ça est un processus d’essai et d’erreur à travers lequel il parviendra à la perfection. C’est beaucoup plus facile de voir les choses comme ça quand on n’a jamais eu à souffrir personnellement les conséquences de ses échecs.

Il en va sûrement de même, donc, pour les utopistes du web 2.0 comme Tim O’Reilly ou Clay Shirky. Pour eux, il n’est question que de perfectionner les systèmes, petit à petit, de trouver le moyen qu’ils récompensent plus ceux qui produisent de la valeur que ceux qui produisent des lolcats. Ils ne croient pas que dès qu’on est plus de deux, on est une bande de cons. Ils croient profondément en la sagesse des foules et en leur capacité, un jour, à rendre le monde meilleur en exploitant cette sagesse.

Pour l’instant, le crowdsourcing sert à dénoncer des émeutiers au Canada, mais bientôt, il mettra les foules en colère au pouvoir. C’est ça, la révolution 2.0

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9 commentaires leave one →
  1. Baleine des sables permalink
    juin 29, 2011 11:14

    Je travaille dans la finance, et je préfère faire profil bas actuellement. Et pourtant, il y a plein de gens qui travaillent à améliorer le système. Clairement les banques veulent maintenir le statu quo mais il y a de nombreux acteurs qui ne marchent pas sur la tête comme ceux qui parient sur des variations de quelques points de base multipliées par des trillions de transactions.
    Alan Greenspan est un con. Tout comme JC Trichet. Ils font partie de la vieille garde et c’est dur de moderniser un système quand ce sont des vieux cons qui le régulent.

    Et oui, c’est un peu le bordel cet article.

    • 2goldfish permalink*
      juin 29, 2011 12:48

      Tu es dans la finance mais tu lis Boum Box, alors tu fais partie des gentils !

      Et c’est promis, je vais me calmer sur les longs billets politisés et qui veulent rien dire. Je vais reprendre les conneries avec des mèmes !

      • Baleine des sables permalink
        juin 29, 2011 13:10

        Non, mais y’a plein de sujets potentiels qui mériteraient un article dédié en fait. Loin de moi l’idée de te donner plus de boulot !

  2. fef permalink
    juin 29, 2011 23:17

    Héhé les petis liens vers OWNI histoire d’essayer de se faire encore une fois reprendre un article par le site :P
    J’ai aimé au passage. Le style un peu bordélique-trifouillis essaie de donner un aperçu du bazar qu’est internet ; c’est cool.
    Et puis, CERTES, donner le pouvoir au web est peut être injuste blabla, MAIS, peut être un peu moins que si l’on donnait le pouvoir à des politiques pourris et véreux qui feraient des liens inutiles contre le téléchargement ou encore qui essaieraient d’attirer le peuple avec des idées populistes au possible.
    Internet est un peu anarchiste, mais donne lieu au meilleur Think Thank jamais créé !

    • 2goldfish permalink*
      juin 30, 2011 15:18

      Oh, je crois que chez OWNI ils nous ont bookmarkés depuis le temps ^^(ils nous ont même invité à un apéro chez eux, une fois !)

  3. ­Anon permalink
    juin 30, 2011 16:19

    Je pense que Star trek mérite plus de pages que Zadig ou la Destinée (même si on se limite à Star trek TOS).

    Cependant, il serait bon de prendre ce Zadig comme community manager de la Justice de l’état Internet (payé en Whuffies).

    • 2goldfish permalink*
      juillet 1, 2011 15:58

      Effectivement, Star Trek c’était surement un mauvais exemple (ou bien était-ce Zadig ?)

  4. Von Tenia permalink
    juin 30, 2011 19:25

    Travaillant dans le Canada anglophone et ayant grandis dans notre brave patrie, je peux vous dire que de ce cote-ci de l’Atlantique les mentalites sont forts differentes. J’ai pu debattre avec mes collegues de cette delation 2.0, et malgres mon argumentaire sur la justice de la rue en periode de chaos et le risque d’accusation de personnes accidentellement presentes sur les photos, … et bien non, la plupart restent persuades que c’est une tres bonne chose et que c’est le devoir citoyen que de denoncer les crimes. Je pense que notre culture nous inspire a plus de critique envers nos representant de l’ordre (fuck da police) qu’ici ou ces derniers beneficient d’une veritable aura.En tout cas tres bon article, et je me suis regale des commentaires de U.H.M. sur l’article d’OWNI.

    • 2goldfish permalink*
      juillet 1, 2011 15:57

      Merci pour cette perspective de l’autre pays de poutine !

      Personnellement, les commentaire d’UHM, j’ai décroché à l’arrivé du gendarme qui ne sait pas taper.

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