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Continuity porn

octobre 14, 2010

J’ai longtemps vécu dans l’incompréhension absolue des amateurs de sport, en particulier les supporters de football. Comment peuvent-ils consacrer autant de temps et d’énergie à l’activité la moins conséquente du monde ? Est-ce là toute leur ambition pour leurs pierres tombales que d’afficher ces mots : « il aimait vraiment beaucoup regarder d’autres personnes jouer » ? C’était presque plus mystérieux pour moi que l’activité des collectionneurs, qui au moins laisseront derrière eux un amas de choses qui, aussi ridicule soit-il, fera sans doute le bonheur de leurs petits enfants quand ils les vendront sur ebay.

Lire des livres, aller au cinéma, écouter de la musique… même trainer sur wikipedia, ça doit avoir plus de sens, quand même ? C’est enrichissant, non ? Bien sur on ne va pas s’étonner que les gens perdent leur temps en distractions inutiles en attendant la mort. Suivre le championnat de France n’est après tout probablement pas pire que de troller un forum, regarder How I Met Your Mother ou faire son lit (parce que de toute façon, maman, tu sais que je vais le défaire la nuit prochaine).

Les mauvais esprits diront que tout internet n’est qu’un énorme dispositif à bouffer du temps de cerveau souvent même pas disponible, pourtant internet peut nous aider à gagner beaucoup de temps.

Non, ce que je ne comprenais vraiment pas, c’est comment des gens qui montrent en tout des signes extérieurs d’intelligence, de culture et de conscience pouvaient gâcher leur vie comme ça. Ça faisait mal au snob en moi, quoi.

Malheureusement le temps m’a donné tort : la passion du sport est tout à fait compréhensible et guère plus ridicule et pas vraiment moins noble que les miennes. C’est que les sportifs s’expliquaient mal. Ils ont toujours essayé de me faire comprendre que l’intérêt du sport résidait dans ces instants incroyables d’intensité ou un homme/une équipe se surpasser dans l’effort, la beauté du geste, le drame humain, tous ces trucs là qui paraissent futiles quand on ne comprend pas l’enjeu.

La vérité c’est que ces instants sont fugaces et surtout très rares. Les gens ne restent pas assis des heures devant leur télé, ne vont pas s’enrhumer au stade pour ces instants. En réalité, il prennent leur pied dans le feuilleton : qui a recruté qui, qui va battre qui et qu’est-ce que ça veut dire pour les autres.

feux de l'amour

Quand j’étais jeune, tout avait du sens. Un album mineur des Guns’N’Roses, des Smashing Pumpkins ou de Pink Floyd était un objet d’art complexe, bourré de symboles mystérieux à décrypter. Puis j’ai vieilli et aujourd’hui, mis à part le très rare morceau véritablement abouti d’un artiste « important » capable de me faire croire que je vais encore l’écouter l’an prochain, la musique est pour moi comme un sport.

Il y a différents joueurs, différentes équipes, et chaque nouveau morceau est un match, l’occasion de prendre une nouvelle position par rapport à un contexte global fluctuant sans cesse. Le genre « indie » est un championnat national, dont les meilleurs (mettons Radiohead, Daft Punk…) ont le droit d’aller affronter en championnat d’Europe les champions de la pop, du hip-hop, etc… à moins que ceux ci ne les débauchent (cf Daft Punk samplé par Kanye West ou producteur de N*E*R*D*). The XX est un peu chiant à écouter mais intéressant quand il introduit R Kelly comme influence dans un championnat où on ne l’a jamais entendu. Lady Gaga passionne comme joueuse très habile et musicienne médiocre.

Van Gogh Gotham

Bien sûr l’analogie n’est pas parfaite : il n’y a pas de gagnants objectif dans ces « championnats », et la mesure du succès a plusieurs dimensions. On peut tout trouver d’autres parallèles comme ça : l’équivalent féminin du sport machiste, c’est sans doute la presse people. Souvent les lecteurs de Closer n’ont jamais vu un film de Lindsay Lohan, ils ne suivent même pas Secret Story à la télé et ne savent pas vraiment qui est Kim Kardashian. Ils savent seulement qu’elle a dit une saloperie sur Paris Hilton ou couché avec l’ex de je sais pas qui.

Ce qui intéresse c’est le ballet des coucheries, des tromperies et des vacheries. Un feuilleton comme un autre, avec des spin offs, des crossovers… Tout un immense univers sans sens, sans intérêt, mais qui fait oublier son absence de substance en construisant un réseau complexe et mouvant entre ses nombreux éléments.

En fait si l’analogie du sport ne colle pas si bien à la musique ou au gossip, c’est qu’il nous manque l’élément central, la plus pure expression de ce phénomène dont tous les autres ne sont qu’une réflexion : ça pourrait être le soap ou la télénovela, mais ça marche encore mieux avec les comics.

marvel superheroes

Le lecteur de comics super héroïque, comme le supporter, est investi dans un feuilleton sans fin qui la plupart du temps le déçoit mais qu’il ne lâcherait pour rien au monde. Il dit vivre pour ces rares période ou la bonne combinaison éditeur/scénariste/dessinateur produit des merveilles, mais les années passés à suivre de successives formations médiocre le démentent. Il ne peut pas arrêter parce qu’il a besoin de savoir qui va reprendre le scénario d’Iron Man l’an prochain, et ce que ça voudra dire pour les plans de machin qui était sur une super lancée avec Avengers et est-ce que Tony Stark va enfin rouler une pelle à Captain America ?

On peut reconnaître qu’il n’y a pas plus d’intérêt à lire Wonder Woman que Pitchfork, l’Equipe ou Public. Aucun ne va changer quoi que ce soit dans notre vie. Si vous êtes un peu malin, vous allez peut-être vous rendre compte que certains sont mieux écrits que d’autre. Peut-être même qu’ils vous amèneront plus ou moins directement à réfléchir sur quelques « grands sujets » mais ne vous faites pas d’illusions, ils vous servent surtout à tuer le temps avant que le temps ne vous tue.

Ca doit être ça, la société du spectacle vue de l’intérieur.

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11 commentaires leave one →
  1. octobre 14, 2010 14:39

    J’aime beaucoup la façon dont certaines illustrations collent à l’article.

    • 2goldfish permalink*
      octobre 14, 2010 15:10

      Et encore, c’est rien : je viens de remarquer que le magnifique gif animé des feux de l’amour avait perdu son animation à un moment ou à un autre. Je m’en vais réparer ça !

      • 2goldfish permalink*
        octobre 14, 2010 15:12

        Oh et puis merde j’ai pas le logiciel adapté au boulot. Une autre fois.

  2. octobre 14, 2010 16:33

    En tant que supporter du PSG depuis une vingtaine d’années, j’ai envie de te répondre :

    OUI, MAIS PAS QUE…

    Ok, l’aspect feuilletonesque est bien vu, le parallèle avec les soap, la presse people et les comics est assez brillant (encore que, tu vas un peu vite je trouve pour en arriver à la conclusion que c’est juste une activité qui permet de tuer le temps…)

    Mais il y a bien, bien d’autres aspects (à mon sens) plus importants. Déjà, il y a l’aspect universel de la chose. Tu peux aller dans 80% des endroits du monde et discuter foot avec un indigène. Ok ce petit dénominateur commun à l’humanité n’est pas bien grand et ne l’élève pas forcément très haut (encore que…. mais je te fais grâce des citations de l’oncle Albert sur le sujet). Mais c’est un fait, il est là. Après on peut décider de lui tourner le dos ou de l’embrasser (et c’est un autre débat)

    Et c’est de cela que découle une source intarissable de plaisirs pour qui aime la rhétorique. Tu peux te pointer à n’importe quel repas de famille, rentrer dans n’importe quel bistrot, en fait dans n’importe quel lieu qui rassemble plus de trois personnes, et lancer des joutes verbales infernales sur le sujet. Le foot permet alors, à peu de frais, de se vautrer dans la pire mauvaise fois et les provocations les plus éhontées. Et jouer des drames sur des sujets absolument pas importants, moi j’appelle ça un petit bonheur de l’existence.

    Bon, il faudrait que je parle aussi du foot qui, quoi qu’on en pense, continue toujours, à un moment ou à un autre, de faire rêver le p’tit nenfant qui sommeille en nous (mais là, ça va sentir la guimauve et ça sera peut être un peu too much…)

    Pour conclure, le foot permet notamment à des gens brillants de faire preuve de leur intelligence et de leur sens de l’humour. J’en veux pour preuve (sur le net) :
    http://www.cahiersdufootball.net/
    http://horsjeu.net/

    Voilà. Et si en prime, tu veux que je t’explique en quoi supporter le PSG en particulier, c’est le kif du kif, pas de soucis. Mais c’est toi qui paye les bières….

  3. seb permalink
    octobre 14, 2010 16:42

    Si tuer le temps est la recherche de l’émotion par le sport alors oui je tue le temps, mais tu n’a peut être jamais vécu un pic émotionnel au milieu de 30.000 personnes éclatant de joie au même instant après un but ou un geste magnifique.
    Moi c’est ce que je recherches, en plus du moment passé avec des amis.

    Pour ce qui est du feuilleton, tu as tout a fait raison. j’ajoute même que le feuilleton comporte de nombreuses fractions (un club, l’équipe national, un joueur, un stade) toutes ses fractions ont une vie indépendante et distrayante a suivre. Sur ce point, pas d’émotion, juste des ragots :)

  4. octobre 14, 2010 19:22

    Excellent billet + excellents commentaires (qui ajoutent l’aspect mondial et le fait de vibrer à plus de 9000) = le foot c’est la religion 2.0

  5. octobre 15, 2010 07:35

    Il y a d’autres sujets que le sport, erzatz pour des guerriers, et à mon sens, une dépense de calories inutile sauf pour se maintenir en forme et garder la silhouette (sur canapé c’est peu probant)
    Tiens par exemple moi j’adore cette bannière multicolore et je me demandais ce qui avait pu vous amener à choisir ces couleurs. je n’en avais pas la moindre idée jusqu’à ce que vous mettiez cette illustration le Van Gogh outragé, taggé par ce super héros qui frôle le ridicule à chaque instant (une chauve souris en collants, nan mais bon…) et pour qui j’ai pourtant beaucoup d’admiration. l’illustration me fait rire bien que Van Gogh soit mon peintre préféré (je ne comprend rien à l’art mais ce n’est pas le débat) .
    Désormais quand je verrais cette bannière j’imaginerai que vous l’avez concue à partir d’une toile de van gogh (pixellisée zoomée peu importe ) que vous admirez par ailleurs autant que moi. même si en réalité vous l’avait fait en 3 minutes 15 avec paint 3.0 et que van gogh pour vous c’est pas de l’art et que vous ne voyez que par Picasso ou rembrandt (pas celui de sliders).
    Vous avez raison, la vie n’a pas de sens , et la plupart des gens ont des passions pour imaginer une autre vie que celle qu’ils ont. Je n’irais pas les blamer ou les inciter à oser leur vie (comme certains winners ont l’impudence de le faire) . qu’importe le flacon pourvue qu’on est l’ivresse. à la fin il se brise pour tout le monde à par Duncan mac Léod.

    • 2goldfish permalink*
      octobre 15, 2010 10:21

      Tu as presque bon : en fait les couleurs dans les lettres de Boum Box, c’est une photo d’un gros tas de briques de lego que j’ai passé à travers le filtre « pixelate » de Photoshop. Bref, du grand art, quoi.

    • 2goldfish permalink*
      octobre 15, 2010 17:56

      Enfin bon, sinon, en tant que fan de Van Gogh j’espère que tu appréciera ça : http://culturepopped.blogspot.com/2010/10/gotham-starry-night-and-other-van-gogh.html

      • octobre 15, 2010 22:55

        Ouais c’est extra merci ! (celles que je préfère sont celle que tu as récupéré et celle avec Darth Vador)
        Sinon la bannière, laisse moi continuer de croire que c’est fait à partir un Van Gogh. Comme ça je pourrais continuer de croire que je vais sur des sites culturels qui sont bath (je crois que les gens culturels emploient le mot bath, ça fait culturel, c’est bath, hein ?! (le hein?! c’est pour me démarquer, les gens culturels se démarquent par des expressions, des tics ou des tocs, c’est pas du toc c’est de l’art, le hein?! c’est ma signature d’artiste si quelqu’un d’autre l’emploie c’est un faux (mais des fois c’est dur à déceler, hein ?!)) ))

        Enfin, en vrai le légo c’est de l’art aussi, je suis bien d’accord, j’ai beaucoup pratiqué dans ma période bleu (quand j’étais gosse quoi ! ) Je fabriquais des automobiles en légo que dont jéprouvais la solidité en faisant des crash test contre le mur, des fois c’était de l’art éphémère.
        Donc on est des artistes du légo mais faut pas en parler trop, faut la jouer modeste, quand on sera morts ils verront quels grand artistes nous étions . Le mieux c’est de dire que j’apprécie Van Gogh , ce qui est vrai, pour moi, c’est le meilleur en peinture comme je suis le meilleur en voitures crash test en légo.
        Enfin j’dis ça , j’dis rien mais si tu veux mon avis tu ferais mieux d’affirmer que t’apprécie van gogh plutôt que d’avouer que tu fais de l’art à partir d’un tas de légo. Tes descendants apprécieront quand ta bannière sera vendue pour plusieurs millions de dollars chez Sotheby’s.

  6. octobre 15, 2010 10:32

    J´adore ton blog, il y a guère de blogs qui sont si sarcastique sans devenir cynique. Tu as un bon esprit d´observation!! Chapeau!

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