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La Conjuration des Imbéciles

février 19, 2010

You start a conversation, you can’t even finish it.
You’re talking a lot, but you’re not saying anything.
When I have nothing to say, my lips are sealed.
Say something once, why say it again ?

Ah mes amis, je vous le dis… Par ces temps où le participatif se conjugue à l’impératif, la motivation du blogueur est mise à rude épreuve. Face à l’avalanche ininterrompue du micro-blogging qui produit, lance, commente et contrecarre les infos dans un grand mouvement dynamique en 140 signes, c’est difficile de se remettre à la bonne vieille rédac’ de 3 000 caractères et l’élaboration intellectuelle qui va avec (mais pas toujours, manquerait plus que ça…).

Il y a quelque temps, un ami aussi sympathique que tourmenté m’a envoyé un long mail, posant en substance l’éternelle question : comment on parle d’un truc qu’on aime sans que ça revienne à parler de soi sous une forme déguisée ?

Moi, je sais pas. Toi, t’as une idée ?

Quand j’étais en fac de com/journalisme, on nous a bien saoulé sur l’histoire de ce débat : journalisme d’opinion Vs journalisme d’information. Sous la perspective historique de M. Gilles Feyel, les deux grandes tendances s’affrontent depuis les temps immémoriaux, Alpha & Oméga de la profession, faut-il relater les faits ou s’aventurer à les commenter ?

Evidemment, à froid, ça sonnait comme un vrai débat d’idées. De quoi s’emporter mollement et se donner bonne conscience lorsqu’on séchait les cours. Puis les quelques uns d’entre nous qui ont survécu jusqu’à pénétrer une rédac’ ont vite pigé le trou béant dans cette réflexion : il n’y a pas de journalisme d’information. C’est un leurre. Tout juste de l’opinion bien camouflée.

Simplement, les standards de l’objectivité ne peuvent pas s’appliquer dès lors qu’on relate une information. La sélection des sources, le style & la mise en forme ne peuvent au final qu’approcher un semblant de neutralité et d’objectivité.

Pire : l’illusion de l’objectivité est malsaine. Y donner du crédit, c’est y conférer un pouvoir. En art, ces deux derniers siècles, l’aristocratie culturelle s’est octroyée la « haute » culture, parangon de sa classe sociale, en lui créant des codes obscurs et en l’amenant dans les lieux huppés, difficiles d’accès aux classes inférieures. De fait, elle relégua les genre jugés mineurs dans ce qui deviendrait la culture « populaire ».

On pourrait penser que ce clivage s’est peu à peu effondré, c’est faux. Si chaque génération qui est passée a su introduire de nouvelles façons de penser les arts, elles ont toutes finies en rigidifiant par de nouveaux codes ces appels à la nouveauté. Par souci de sécuriser leur nouvelle position dominante.

Prouvons mon point en parlant pop. Alors que tous les magazines subversifs rock émergeaient dans les années 1960s soutenant les Stones, Led zep ou les Who, nouveaux standards de la culture cool, cette fraîche élite culturelle commençait la mise à l’écart de la pop, supposée moins subversive et définie comme un produit pour la masse des incultes. Une situation qui permettait d’expliquer à la fois son succès dans les charts (le grand public est un mouton) et d’y opposer la vraie musique d’une génération auto-proclamée rebelle et innovante.

Ces stéréotypes ont pourtant la dent dure. Aujourd’hui encore, malgré la réhabilitation de la pop et de groupes comme ABBA dans l’imaginaire critique, l’idée farfelue court toujours qu’un compositeur pop est par nature inférieure en qualité à un compositeur d’opéra.

A cause de ce sempiternel fantasme d’objectivité.

Parlons de Kant.

J’aime bien évoquer Kant parce que je suis jamais d’accord avec ce qu’il conclut alors que sur le principe je trouve que c’est brillant. Aussi, j’aime bien ses titres ultra-précis de névrosé mental.

En 1790 donc, paraît la Critique de la faculté de juger, dont la première partie s’intéresse à l’objectivité dans la critique. Kant part du principe que les gens peuvent ne pas être d’accord sur ce qui est beau. Il illumine ce principe en proposant une réflexion autour du beau et du sublime, posant que ces jugements résultent d’une subtile interaction dans la façon dont notre raison, notre imagination et notre perception, s’agençant en roue libre pour produire le jugement esthétique. Avec deux siècles d’avance, il semble illustrer les études cérébrales modernes, montrant comment des parties différentes du cerveau s’activent au contact de l’art.

Là où Kant finit par se louper, c’est lorsqu’il tente d’expliquer comment ces processus chez différentes personnes mènent à des jugements différents. Il se retrancher derrière l’idée réconfortante (fausse et pourtant encore défendue par tant de gens aujourd’hui) qu’il existe un sensus communis, un sens commun objectif de ce qui est beau, uniquement atteignable dans des conditions « idéales » : une grande éducation, une intelligence avancée et du temps pour appréhender l’objet…

Ce qui se met en travers de nous et du jugement objectif « vrai », ce serait donc simplement les circonstances. En d’autres termes : si après la fin du monde, un disque du Blackout de Britney et une disque des symphonies brande-bourgeoises de Bach se retrouvaient côté à côté en haut d’un glacier, Bach serait toujours le meilleur artiste, aucune discussion possible. Vous pigez ?

Revenons à nos moutons.

L’art est une discipline dans laquelle tout se joue sur votre capacité à vous exprimer. Cela balaye dès le départ toute velléité d’objectivité. OK.

Mais la critique ? Qu’elle soit esthétique ou raisonnée, d’information ou d’opinion, ne se résume-t-elle pas à s’exprimer sur l’expression d’un autre ? Le même évènement donnera deux angles différents pour deux journalistes dits d’information. Si on remonte le courant,  la dépêche présentant l’évènement en question est déjà elle-même issue du filtre subjectif de son auteur.

Je ne dit évidemment pas qu’essayer de se retirer de l’équation pour présenter une info de façon neutre est une mauvaise démarche (même si elle me paraît un brin prétentieuse et peu sincère), mais que c’est la perception de cette objectivité – et intrinsèquement la valeur supposée augmentée de cette info – qui est source de danger. Car ce qui est objectif n’est pas soumis à la critique.

Ainsi vont les sciences, ainsi va la théorie de l’esthétisme de Kant, et ainsi va la volonté de défendre quelque chose qui nous est cher sur un blog sans se fondre dans le discours.

Sans hypocrisie, assumer le moteur ego-centriste de son blog en fait sans doute un outil plus humble (parce que non soumis à une image de marque d’un journal/mag/site/etc…), plus honnête (parce que personnellement identifié) et euh… finalement bien supérieur (objectivement parlant).

PS : 2goldfish m’a prêté un livre très bien sur le sujet du goût artistique : Let’s talk about love. Un bouquin de la collection 33 1/3, qui a certainement ouvert quelques recoins têtus de mon esprit et pas mal aidé à sortir cet article qui végétait dans le back office depuis 2 semaines.

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5 commentaires leave one →
  1. 2goldfish permalink*
    février 19, 2010 16:47

    Tu aurais pu préciser que le livre parle de Céline Dion, quand même, pour plus de crédibilité journalistique.

  2. grvg permalink
    février 19, 2010 17:30

    cool story bro

  3. Chrysanthème permalink
    février 19, 2010 20:06

    0_0

    Article aussi intéressant que définitif, d’une valeur indéniable et pourtant pas de réponse totale à ma question(je crois qu’il n’y en a pas non plus de réelle, c’est entendu).

    Ça n’ôte rien à ton propos car, rédacteur habile que tu es, de l’appel au secours originel tu es parvenu à faire un sujet de (non-?)questionnement basé sur ton expérience, et intégré à la logique du journalisme et de la communication professionnelle… ce qui n’allait pas de soi au départ, je me permets de le préciser.

    Parler des faits versus exprimer une sensibilité, je ne sais pas, on peut faire les deux je pense, si on tend vers une séparation plus ou moins claire et pas trop maladroite. On doit faire les deux surtout je crois, car prétendre poser des faits exclusivement, ça me paraît suspicieux et de peu d’intérêt dans la réalité à dire vrai… ça peut laisser un goût étrange(dans certains cas en particulier, je rappelle qu’ici on avait pour préoccupation avant tout l’objet esthétique / artistique).

    Dans l’absolu je n’accorde à personne la possibilité d’être objectif, et la multiplicité des angles ne me dérange absolument pas, au contraire, après il y a indéniablement des volontés différentes de tendre vers une justesse(notion peut-être plus intéressante ici). Tu peux déclarer que Berlin de Lou Reed c’est du zouk, si ça te chante. Est-ce que ça va être une observation fiable? Peut-être pas, mais bon chacun son chemin.

    Je partage entièrement ta vision de l’autorité du succès et / ou de l’aristocratie de la haute culture, comme la volonté de sécuriser une position dominante, le simple fait d’établir une élite du jugement même à petite échelle me pose un léger problème, quand bien même plus ou moins chacun se créé un ordre mental et un système de valeurs d’après différents facteurs(sa sensibilité, son vécu, les différents mécanismes de ses facultés d’analyse entre autres…). D’accord aussi sur ce que tu kiffes de Kant. Sur l’échec de son amalgame. Pourtant on ne peut pas dire que tout se vaut sur un plan hypothétique, c’est faux. Des trucs aussi différents ne sont juste pas en permanence, systématiquement comparables. Certaines choses frappent plus fort sur certains terrains, va savoir pourquoi. Il m’importe plus de capter ce qui se passe entre une ‘œuvre’ et un public voire un spectateur que de concentrer son intellect sur une éventuelle reconnaissance critique. Je parle d’impact émotionnel, esthétique bien sûr, si on était dans l’analyse de l’exploitation de cette même œuvre, ce serait sans doute différent. En l’occurrence je m’en cogne des budgets ou des chiffres de vente, et même en un certain sens de la reconnaissance, sous quelque forme que ce soit.

    Donc, oui, hum, c’est déjà très long, il y a ce phénomène entre un objet artistique et son spectateur. Le point de départ de tout ce qui nous occupe, c’était que je me suis posé la question suivante: « comment évoquer ‘une œuvre’ de façon courte, percutante, qui ne prétend rien ou pas grand chose du moins, sans parler de soi de façon déguisée ce qui reviendrait à ramener le sujet en définitive à ma face? ». Depuis que j’ai envoyé mon e-mail, je pense avoir trouvé ma réponse. Ça vaut ce que ça vaut: pour parvenir au but recherché, je pense juste parler de moi, de façon pas déguisée. Ça plante un contexte, qui met le discours en perspective. C’est ce qui à mon sens manque les trois-quarts du temps passé à lire des trucs du genre « le disque de l’année 2010 », « c’est innommable », etc, le contexte plus qu’évident – mais peut-être que je sous-estime le discernement des gens – qui permet de mettre en perspective. Encore plus dans le cadre de magazines, et / ou de personnes qui adoptent un ton lapidaire et méprisable en suintant la certitude par tous les pores de leurs peaux de bêtas. L’idée c’est de dire « Bonjour, c’est moi. J’aime ça. » par opposition à « Ce truc tue tout. Je suis trop fort parce que je l’aime. », par exemple. C’est un mouvement vers l’extérieur(« Sors de mon discours, va chercher bonheur ») opposé à une récupération égocentrique du monde.
    Pour terminer ce que j’écrivais avant, tout compte fait j’aimerais bien pouvoir me contenter de cataloguer les effets produits par diverses choses sur moi, décrire les émotions, les couleurs évoquées, qu’importe, donner quelques informations sur le caractère plus tangible de chaque objet de mon regard pour laisser le lecteur se forger une opinion, ou pas. C’est jouable à un niveau strictement personnel. Sur le plan du journalisme, ouh, c’est tout différent, enfin je pense.

    En conclusion donc, il n’y a pas de rejet de l’ego: il y a une volonté d’équilibre. Par ailleurs l’objectivité ne m’intéresse pas. C’est précisément l’un des seuls terrains que je souhaite abandonnera avec allégresse.

    Ah, et une petite note personnelle: elle est décidément très intéressante, votre façon à 2goldfish et toi de complimenter à double tranchant… !… ?… .

  4. Cyril permalink
    février 20, 2010 00:41

    Oké, ça va, on va te le rendre ton livre ….
    ^^
    (nan en plus, mon père se l’est approprié, et l’a pas lu … le fun quoi, fais iech)
    Mais j’avais pas vu que tu avais une nouvelle page d’expression. Cool !

  5. casper le gentil fantôme permalink
    février 22, 2010 11:24

    Article intéressant. Qui néanmoins pourrait être ainsi résumé : « En fait de goût, chacun doit être le maître chez soi. » (Voltaire) et « il n’y a de vérité que subjective » ce qui confine un peu au perspectivisme voire au relativisme tous azimuts si l’on pousse un peu, non ?

    Rien de très nouveau sous le soleil même si le billet est drôlement bien tourné.

    Est-ce qu’au fond il ne faudrait pas faire une distinction entre Britney et Bach, non pas du point de vue d’une hypothétique valeur (l’un serait plus estimable et digne de considération que l’autre) mais simplement du point de vue de la finalité de leur oeuvre respective. Autrement dit : est-ce qu’il ne s’agit pas là d’approche, de démarches si radicalement différentes de la musique qu’elles n’ont rien à voir l’une avec l’autre tant dans leurs causes que dans leurs effets (même si Britney comme Bach s’adresse à Dieu ^^) ?

    Ces comparaisons, et la hiérarchisation qui en serait la conséquence directe, n’auraient pas lieu d’être puisqu’elles seraient absurdes (sans fondement rationnel aucun), comme comparer une paire de chaussures et un chapeau, voyez ? Je sais pas si je suis clair.

    Il y a toujours un drôle de complexe d’infériorité chez les popeux j’ai remarqué, qui voudrait faire reconnaître la musique qu’ils aiment à sa juste valeur face aux courants « dominants » que seraient le jazz ou le classique.

    Je suis tombé un soir sur un fanatique de Boulez et d’Adorno qui me méprisait d’aduler les Beatles. Je lui ai répndu simplement qu’il n’y avait pas lieu de mépriser puisque la comparaison n’avait pas de bases solides et excepté le fait de se faire mousser à peu de frai (de la distinction sociale discount si l’on veut) elle était tout bonnement stérile. Comme comparer Daniel Clowes et Rembrandt.

    Enfin bref mon commentaire est un peu confus, j’aurais aimé disposer d’un peu plus de temps pour l’ordonner, mes confuses.

    Très chouette blog sinon !

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